DÉCORTICAGE 6

Une affiche fort intéressante, qui en dit long ! Très long !

Outre les dates de l’élection, en tout petit, c’est le slogan qui vient en premier. Et quel slogan ! Tout en majuscules, il tient sur 2 lignes :

  • ligne 1 : « REMETTRE ». La définition de ce verbe est assez claire : rétablir les personnes, les choses dans l’état où elles étaient auparavant. Il s’agit donc d’un retour en arrière, de revenir vers un passé supposé meilleur que le présent. C’était mieux avant, en somme.
  • ligne 2 : « LA FRANCE EN ORDRE ». Il ne manque que le point d’exclamation. LA FRANCE est ici écrit en caractères normaux, tandis qu’EN ORDRE est en caractères gras. L’ordre est plus important que la France. C’est d’ailleurs par ces mots que le slogan se termine, leur donnant une puissance supplémentaire. On n’est pas là pour rigoler, tout le monde en rang par deux, en avant, marche ! Une, deux, une, deux !
  • un post-it bleu marine (!) précise : « en 5 ans », ce qui sous-entend que la candidate va devoir mettre les bouchées doubles ! Ce faisant, elle nous promet du sang et des larmes, mais il faut sans doute – d’après elle – en passer par là pour rétablir l’ordre dans la France d’aujourd’hui.

La photo de la candidate est aussi pleine de sens. Si l’on regarde bien la position de l’épaule droite et le mouvement du bras, on serait en droit de penser qu’il s’agit… d’un selfie ! La candidate se photographierait-elle elle-même ? « Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est la plus belle ! » exigeait la reine cruelle…

Le fond de la photographie représente un fond gris bleuté avec un effet d’ombre sur le côté droit de l’image, ce qui, dans le sens de lecture occidental – et ne doutons pas que ce sens de lecture lui soit cher ! – représente l’avenir. Cela va dans le sens de son propos : l’avenir est plus sombre que le passé, alors votez pour moi et nous ramènerons la France à cette époque bénie… À moins, bien sûr, qu’inconsciemment, elle nous avertisse que l’avenir, avec elle, sera plus sombre ? Cela pourrait expliquer la robe noire, signe de deuil…

Enfin, en bas à droite, comme il se doit, le logo, qui est en lui-même un double slogan, écrit en italique pour impulser une dynamique.
D’abord, « AU NOM DU PEUPLE », dans une police script, encore tout en majuscules.
Le FN (curieusement absent de l’affiche) se revendique comme le parti des classes les plus défavorisées, des petites gens, des victimes du système.
Puis, dessous, « MARINE Présidente ».
Je crois que c’est la seule affiche qui ne porte pas le nom du candidat, mais simplement son prénom. Il faut dire que le nom Le Pen est un véritable boulet à porter. La candidate s’en est débarrassé, comme elle s’est débarrassé du nom du parti, lui aussi trop connoté. Dédiabolisation + informalité = capital sympathie.
Le mot « Présidente » est écrit en minuscules (hormis l’initiale) et en gris. L’important, c’est le prénom, pas la fonction.
Enfin, une rose bleue (pour la différencier de la rose socialiste, sans doute) vient couper les deux slogans. Étonnamment, la fleur est à gauche, sur la poitrine de la candidate, tandis que la tige pointe vers l’avenir, telle la lame d’une épée. On part donc de la candidate qui est telle une fleur épanouie et nous allons vers les racines, thématique chère au FN. Les Français de souche devraient apprécier.

DÉCORTICAGE 5

On va faire vite…

Nous avons là une photo du candidat, tourné vers l’avenir, l’œil fixé sur la ligne bleue des Vosges Pyrénées, la truffe humide et la narine palpitante, l’oreille dressée : l’homme est un chien de chasse à l’arrêt qui a flairé une proie.

Mais où donc est le candidat du terroir ? où est le soleil du Sud-Ouest ? et la France  ? nous n’avons là qu’un candidat endimanché, terne sur fond gris… Sans doute une photo prise vite fait dans un bureau par un collaborateur, à l’aide d’un smartphone… du bricolage.

« Le temps est venu. » nous dit le slogan. De ? Pour ?
Si on prend une loupe, on saura qu’il s’agit de l’élection présidentielle. Mais la loupe servira plus utilement à pouvoir lire son résultat au soir du 1er tour.

DÉCORTICAGE 4


Bon, on ne va pas trop s’étendre sur ce cas, sinon pour dire que l’élection présidentielle est l’occasion de faire entendre des voix habituellement inaudibles, et de faire passer des messages ordinairement ignorés.

Sauf que le mieux est l’ennemi du bien, que trop d’info tue l’info (je me tue à le dire à mes clients !) et que le raccourci geek TLDR* est ici parfaitement approprié.

Quant à la conception, qui semble bricolée à l’aide de MS Publisher (un comble !), on relèvera simplement deux petites fioritures, les lignes de fuite jaunes, qui donnent une dynamique en pointant vers la droite, c’est à dire vers l’avenir dans un sens de lecture occidental.

La faucille et le marteau parachèvent une composition qui nous ramène de fait au temps de la guerre froide.

* (Too Long, Didn’t Read)

DÉCORTICAGE 3

Nous avons ici une affiche particulièrement travaillée, très esthétique, qui en dit bien davantage qu’il n’y paraît au premier regard.

Jean-Luc Mélenchon y est étrangement placé à droite de la composition, ce qui ne semble pas correspondre à son positionnement politique. Qui plus est, dans un contexte de lecture occidental, fermer ainsi le bord droit, c’est fermer l’avenir et se tourner vers le passé (le côté droit – dextre – est traditionnellement le symbole du droit (!), de l’avenir, de ce qui avance, du bien, tandis que le côté gauche – senestre – représente le passé, le mal (sinistre), le recul.
Dès lors, on serait tenté de se dire « Holalalalala ! quelle conception foireuse ! »
Mais il n’en est rien et le message intrinsèque est bien plus subtil !

Jean-Luc Mélenchon se veut le fossoyeur de la Ve République et dit qu’il sera donc le dernier président de ce régime. Il s’agit donc effectivement d’une fin : la Ve n’a plus que lui comme avenir. Il ferme donc cette porte. Son positionnement est donc logique dans cette optique. Mais cela va encore plus loin.

Le candidat est ici représenté sur un fond de ciel nuageux, mais pas tourmenté. Son visage est serein (nous sommes loin de sa formule « je suis le bruit et la fureur » de 2012), il nous regarde bienveillamment. Les couleurs sont pâles, un filtre polarisant a été appliqué, tout est clair, éthéré, transparent.

Doyen des candidats, Jean-Luc Mélenchon se présente en sage apaisé, en bon pépé gâteau qui a pris de la hauteur au point d’être au cœur des nuées. Et qui, je vous le demande, siège ainsi dans les cieux en posant un regard paternel et bienveillant sur l’Humanité ? Dieu lui-même. Un dieu laïc, pour ne pas dire laïcard, qui va créer un nouveau monde, un monde meilleur, la VIe République, dans lequel l’Homme pourra s’épanouir. D’ailleurs, le mot « France » est absent de la composition, et les symboles de la République aussi. Le candidat se veut plus universaliste.
Jean-Luc Mélenchon, admirateur de François Mitterrand, endosse enfin le costume de son dieu-le-père politique !

Le logo de la France Insoumise, la lettre Phi, est ici utilisée comme un signe cabalistique, qui permet aux adeptes de cette religion nouvelle de se reconnaître. Seule la lettre grecque – les Grecs nous ont apporté la démocratie – est en rouge, symbole traditionnel de la gauche. Mais tout le reste est dans des teintes pastel. D’ailleurs, le logo est placé en bas à gauche. C’est déjà le passé, une base sur laquelle le candidat s’est appuyé pour s’élever. Et de fait, les lignes de la photo forment une diagonale allant de ce coin inférieur gauche au coin supérieur droit, une diagonale ascendante qui va de gauche à droite, donc une ligne qui va de l’avant et qui prend de la hauteur, passant par le candidat, et allant jusqu’au ciel, au Paradis.

Le texte consiste en un simple slogan : « LA FORCE DU PEUPLE » avec une césure avant le mot « PEUPLE ».
On a ainsi « LA FORCE DU » sur la 1ère ligne, dans une casse de bonne taille. Cette force est aussi celle du candidat.
Puis, sur une 2e ligne, seul, en grand et gras, le mot « PEUPLE » juste au-dessus de la tête du candidat : si Jean-Luc Mélenchon est Dieu, un dieu à la fois destructeur et créateur, il se situe encore néanmoins SOUS le peuple, placé ici au Panthéon, mais aussi PORTÉ par le candidat.
Tandis que le slogan est écrit intégralement en majuscules, le nom du candidat est lui en minuscules : l’homme est moins important que sa mission, son sacerdoce.

Dernier détail intéressant : la plupart des candidats ont indiqué sur leur affiche les dates des deux tours de l’élection. Celle de Jean-Luc Mélenchon ne donne que la date du 1er tour.
Dieu ne croirait-il pas en lui-même ?

DÉCORTICAGE 2

Malheureusement, l’affiche de Benoît Hamon est à l’instar de sa campagne : sans esbroufe jusqu’à la platitude, didactique et dépourvue de créativité, esthétiquement inexistante, bref banale, ce qui ne représente guère le candidat au programme de rupture.

Que voyons-nous ?

Benoît Hamon est à gauche de l’affiche, ce qui, pour un homme de gauche, semble tomber sous le sens. De trois quarts, allant donc vers l’avenir selon le sens de lecture occidental, il se tourne légèrement vers le spectateur en souriant. Tout cela est positif.
Mais ce faisant, cela donne à son corps une courbure vers l’arrière un peu étrange, avec des épaules à des hauteurs différentes, et à la photo une ligne presque diagonale allant du coin supérieur gauche au coin inférieur droit, c’est-à-dire… une descente ! Symboliquement, ça n’est guère heureux.

Les couleurs sont celles de la France : costume et cravate bleus, chemise blanche, slogan rouge. Mais étrangement, le rouge, traditionnellement réservé à la gauche, est hors du candidat. Certes, c’est son projet qui est en rouge, un projet de gauche, donc. Mais le rouge du sang (faire battre le CŒUR de la France) est donc « à côté ». Le candidat est exsangue. Et il ne manque qu’un petit tuyau pour le montrer sous perfusion avec une poche de sang à ses côtés. De fait, sa chemise blanche et son teint un peu surexposé viennent renforcer cette impression : ça manque de chair, de tripe, de sang.

Le fond, totalement absent, gris très pâle, terne, est pire encore : le candidat est dans le vide, il ne vient de nulle part, ne va nulle part, n’est accompagné de personne ; il est sans contexte, sans environnement, sans temps, sans rien.

Au niveau du texte, on est dans la symbolique primaire :

1ère ligne : MON PROJET
De fait, c’est l’affiche du candidat Hamon, pas celle du PS, dont le nom ou le logo n’apparaissent nulle part. Et pour cause, la simple mention « PS » serait un repoussoir à électeurs !

2e ligne : POUR est le mot écrit le plus grand. C’est un des gimmicks de la campagne de Hamon : pour une fois, vous pourrez voter POUR quelque chose, quelqu’un, un projet, et non plus contre un autre candidat honni. Bon. Pour ceux qui ignorent ce détail, ça ne va pas parler, et je doute que l’effet subliminal soit décisif sur le choix de l’électeur.

« FAIRE BATTRE LE CŒUR DE LA FRANCE » est en creux sur un bloc de couleur rouge. Ça met en valeur. Certes. Niveau BTS « maquettage » 1ère année.
Mais surtout, ce « FAIRE BATTRE » tout seul sur une ligne a un effet désastreux !

« LE CŒUR » est en grand. Hamon en appelle à notre sympathie : on l’aime bien, on a bon cœur, on vote pour lui. Hélas, on vote selon ses convictions, pour un président de la République, pas pour qu’un copain soit délégué de classe.

« DE LA FRANCE » vient finir le slogan, mais en plus petit, comme si la France était la moindre des valeurs mises en avant.

Le nom du candidat est est en creux sur un bloc, vert celui-là, sans doute une concession à Yannick Jadot. Bon, rouge, vert, bleu, blanc, ça fait un peu Arlequin ou perroquet des îles, mais c’est joyeux…

La police de caractères utilisée est sobre, sans empattement ni fioritures, très lisible, un peu grasse. Mais employée dans sa forme droite, ce qui ne dynamise pas l’ensemble.

Ensuite, nous avons en plus petit l’ensemble des icônes de réseaux sociaux, le site internet et le hashtag (pardon ! mot-dièse) qui permettent de suivre la campagne… ça fait moderne, jeune, mais est-ce bien leur place sur une affiche papier ?

Bref, une affiche insipide et sans ambition.
Comme sa campagne ?

[EDIT du 11 avril] La dernière version de l’affiche officielle a légèrement été remaniée, comme on peut le voir ci-dessous :

On lui a débranché le goutte à goutte, sa photo a été recadrée sans pour autant résoudre le problème des épaules, son nom est de nouveau en rouge et le vert des écologistes est minimisé. C’est un peu mieux, mais ça ne fait toujours pas vibrer.

DÉCORTICAGE 1

Ces prochains jours, et à mesure qu’elles seront dévoilées, nous passerons en revue les affiches des différents candidats à la présidentielle, si toutefois il y a quelque chose d’intéressant à en dire.

Aujourd’hui, l’affiche du candidat Emmanuel Macron.

Intéressante affiche, très parlante.

Décortiquons-la.

D’abord la photo :

  • Emmanuel Macron, de face, en plan poitrine (coupé un peu haut), regarde le spectateur droit dans les yeux, façon Oncle Sam « I want YOU », ou façon hypnotiseur d’émission tv.
  • Il est suivi par 3 personnes floues et coupées, plutôt jeunes, dont une personne de couleur ; le message est clair : « qui que tu sois, suis-moi ! ce que tu es n’a aucune importance »…
    C’est Jésus et ses disciples, à condition que les disciples soient jeunes : pas question d’avoir un barbon grisonnant sur la photo, ça plomberait le concept !
  • Il est dans un environnement urbain, fermé, mais avec tout de même un peu de verdure : la France d’Emmanuel Macron n’est pas rurale comme celle, jadis, de Mitterrand, elle se veut moderne, ce qui se traduit par l’urbanité, mais une urbanité de beau quartier, pas de cité.
  • Les lignes de la photo forment un triangle pointant vers le haut (sans ciel), formé par Macron lui-même qui remplit presque tout l’espace : il est la pyramide, une base forte et une tête, la sienne, il est tout, le reste n’a pas d’importance (d’où le fait que les autres sont incomplets et flous).

Voyons le texte, maintenant.

  • La 1ère chose que nous lisons est « Macron Président » : pas de chichi, le but, c’est que l’homme en question accède au pouvoir et rien d’autre ! Déjà, on l’appelle Macron et non Emmanuel Macron ; la photo incarne énormément, mais le texte chosifie. On est davantage dans le concept publicitaire.
    L’importance de l’enjeu est donnée par la majuscule au mot président. Autre concept publicitaire, en ne donnant que ces deux mots et en les accolant de la sorte, on crée un lien dans l’esprit du spectateur : Macron = Président.
  • La police de caractères utilisée est sans fioriture, mais en italique, pour donner une dynamique dans le sens de lecture : on va de l’avant, mais pas trop non plus, l’italique étant assez léger.
  • En plus petit, une citation du candidat (puisque mise entre guillemets) : “La France doit être une chance pour tous.”
    Le concept même de France est donc relégué au second plan. Déjà, les guillemets ne sont pas des guillemets français, mais anglais. La césure de la phrase se fait au milieu, on a donc une première ligne « La France doit être », ce qui veut bien dire que le pays DOIT SE PLIER à la volonté du candidat. Ce n’est pas « La France sera », mais la France DOIT ÊTRE. Donc si elle ne devient pas, ce ne sera pas la faute du candidat. Par là, il se déresponsabilise déjà d’une éventuelle défaite ou du fait qu’il ne tiendra pas ses promesses.
  • La dernière ligne est celle qu’on retiendra davantage, puisque dernière chose qu’on lit : « une chance pour tous. »
    Et là, on oublie la France qui précède pour se recentrer sur le candidat : puisque la France doit être ce que veut le candidat, c’est ce dernier qui devient une chance pour tous. Mais pour tous qui ? les Français ? les Européens ? les jeunes ? on ne sait. Et en fait, ça n’est pas important.
    Le point final marque la décision et la fermeté.
  • Il n’y a rien d’autre à lire : le nom du parti est absent ; ce n’est pas anodin : toute l’affiche montre qu’il s’agit d’une démarche personnelle et individuelle, de la trajectoire d’un homme faisant l’ascension d’un pouvoir en s’appuyant sur un pays. « En Marche ! », c’est déjà du passé, du flou en arrière plan sur la photo.
  • Le bloc texte est bleu, couleur ordinairement attribué à la droite, mais nous avons là un bleu pâle, coordonné à la chemise du candidat. On est donc dans le centre droit. Nulle part il n’y a de rouge ou de rose, si ce n’est le teint de pêche du candidat. Le message est clair.

Une affiche à la limite du culte de la personnalité. On va droit à l’essentiel, et l’essentiel, c’est lui, pas le pays ni le peuple. D’ailleurs, le quasi-obligatoire bleu-blanc-rouge n’apparaît nulle part. La France n’est pas l’objectif. L’objectif, c’est Macron Président. De quoi ? de qui ? peu importe !

Étonnant concept.