LE MOT DU JOUR – 5 mars 2017

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Ferdinand VII d’Espagne, grand humaniste, esprit éclairé et joyeux compagnon, toujours la blague aux lèvres et le coussin péteur à portée de main

Exceptionnellement, le mot du jour est un nom propre.

Trocadéro : la place du Trocadéro, de son vrai nom « place du Trocadéro-et-du-11-Novembre » depuis 1978, se situe dans le 16e arrondissement de Paris.

Créée en 1869 sous le second Empire en tant que « place du Roi-de-Rome » (en hommage à Napoléon II, l’Aiglon), elle prit le nom de Trocadéro en 1871, baptisée ainsi en souvenir de la bataille du même nom.

De quelle bataille s’agit-il ? Un peu d’histoire espagnole s’impose.

Depuis 1814, et après que Napoléon lui a rendu le pouvoir, Ferdinand VII règne en monarque absolu sur l’Espagne. Toutes les réformes tant soit peu libérales qui avaient vu le jour précédemment sont abolies, les mairies sont dissoutes tandis que l’armée reprend possession des villes et villages et l’Inquisition elle-même fait son grand retour, pourchassant, condamnant et exécutant les mauvais catholiques (la dernière victime de l’Inquisition espagnole sera pendue en 1826). Ferdinand VII, quant à lui, fait la guerre aux libéraux qui contestent son pouvoir, au détriment de la santé du pays, qui n’est plus que ruines. Le grand Francesco Goya sut parfaitement rendre les abominations de cette guerre intestine dans ses dessins et peintures.

Le 1er janvier 1820, un coup d’état militaire porte les libéraux au pouvoir : Ferdinand VII est contraint d’accepter une Constitution libérale. Les libéraux imposent entre autres un Code Pénal moderne, la fin des privilèges de la noblesse, l’éducation publique gratuite, la suppression des frontières intérieures pour relancer le commerce, etc. Par ailleurs, de nombreux biens appartenant aux ecclésiastiques sont réquisitionnés et mis aux enchères pour renflouer les caisses de l’État. Bref, toutes réformes insupportables à un monarque tant soit peu bien élevé et un tantinet chatouilleux sur ses droits divins.

Les libéraux resteront au pouvoir durant trois ans (Triennat libéral), durant lesquels Ferdinand VII complotera, soutenu par l’Église, afin de rétablir sa puissance. Il rejoint la Sainte-Alliance, qui regroupe la Russie, la France, l’Autriche et la Prusse, laquelle décide d’intervenir en Espagne afin de restaurer l’absolutisme monarchique. En avril 1823, Louis XVIII, roi de France, envoie un corps expéditionnaire de 95 000 hommes, avec le Duc d’Angoulême (fils du futur Charles X) à sa tête, envahir l’Espagne : los Cien Mil Hijos de San Luis (les Cent Mille Fils de Saint Louis). Le 7 avril, l’armée française franchit les Pyrénées. Ne rencontrant que peu de résistance de la part de forces espagnoles mal préparées, le Duc d’Angoulême prend Madrid le 14 mai et y installe une régence sous son protectorat. Le gouvernement libéral se réfugie d’abord à Séville, puis, le 14 juin, à Cadix, emmenant avec lui un Ferdinand VII pourtant peu enclin à le suivre.

Le 31 août 1823, les forces libérales espagnoles sont mises en déroute en tentant de défendre deux forts à Puerto Real, une ville proche de Cadix. Le fort du Trocadéro, qui défend le port de la ville, est enlevé à la baïonnette, à marée basse, par les soldats français qui se sont jetés à l’eau. Le village de Trocadéro est ensuite enlevé par l’infanterie de ligne française. Ferdinand VII est libéré.

Les libéraux négocieront leur reddition en échange du serment du roi de respecter les droits des Espagnols. Celui-ci acceptera, mais fort de la présence expéditionnaire française, il reviendra sur sa parole et rétablira l’absolutisme de son pouvoir. Commencera alors une période d’exactions particulièrement violentes à l’encontre de ses adversaires. Ce sera la Década Ominosa, la Décennie abominable.

En 1826, une reconstitution de ce glorieux fait d’armes est mise en scène à Paris lors d’une parade militaire devant le roi de France Charles X. Un fort en carton-pâte est construit sur la colline de Chaillot et représente le « fort du Trocadéro », tandis que les troupes françaises s’élancent à sa conquête depuis le Champ-de-Mars. Youpi tagada !

Le Second Empire s’étant achevé fin 1870, la décence la plus élémentaire voulait qu’on rebaptise la place du Roi-de-Rome. Le nom de Trocadéro s’imposa de lui-même, tant en souvenir de la bataille victorieuse que de la reconstitution qui avait été faite à cet endroit.

C’est donc cette bataille du Fort du Trocadéro, qui permit le restauration d’un pouvoir monarchique réactionnaire, religieux, absolu et violent, que le nom de cette place célèbre encore aujourd’hui.

Certains symboles renaissent à jamais de leurs cendres.

 

« JEANNE D’ARC, VÉRITÉS ET LÉGENDES » DE COLETTE BEAUNE

« Jeanne d'Arc, Vérités et Légendes » de Colette Beaune

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Avec « Jeanne d’Arc, Vérités et Légendes », l’historienne et chercheuse Colette Beaune,  professeur émérite à l’Université Paris X – Nanterre, règle ses comptes et démonte, méthodiquement, consciencieusement et sans pitié, les affabulations des mythographes qui, du XVe siècle à nos jours, essaient de tordre la réalité historique pour la faire coïncider avec leurs théories – souvent fumeuses et correspondant aux envies de leur public. Elle le fait sans gants, avec humour, voire un certain plaisir revanchard lorsqu’elle s’en prend aux publications les plus récentes.

Un livre carré, intéressant, facile d’accès pour les historiens néophytes (comme moi),  aux antipodes de toutes les théories conspirationnistes ou farfelues qui circulent encore (Jeanne aurait été la sœur cachée du roi, elle ne serait pas morte sur le bûcher, elle aurait été un homme, etc.), et qui replace très précisément le personnage historique dans son contexte, tout en expliquant l’évolution de la (ou plutôt des) légende(s) qui se sont greffées autour de la Pucelle, sans non plus faire l’impasse sur les zones d’ombre ou les interrogations qui subsistent.

On comprendra, dès lors, que les mythographes contemporains grincent des dents et n’aient d’autre argument à opposer à la médiéviste que de l’accuser de rejeter les éléments qui ne lui conviennent pas. Ils ne se privent pourtant pas eux-mêmes d’user de pareille méthode. Toutefois, lorsque Colette Beaune écarte une affirmation, au moins le fait-elle scientifiquement, en étayant son avis de preuves solides, en se basant sur les textes et les faits, et en négligeant effectivement toute théorie sans autre fondement que le « et si ?… »

Certains regretteront peut-être que le style d’écriture de Colette Beaune ne soit guère littéraire. Cela serait sans doute gênant s’il s’agissait d’un roman. Il s’agit d’un ouvrage scientifique et le style a la rigueur et la clarté requise pour ce genre d’ouvrages, sans fioriture ni rideau de fumée.

Bref, une lecture indispensable pour quiconque s’intéresse à Jeanne et est déjà tombé sur des textes assurant détenir « la vérité vraie qu’on nous a si longtemps cachée »…