UN CONTE DE PÂQUES

oeufdelievreIl y a dix ans presque exactement, à un jour près, j’ai pénétré par effraction dans l’église de mon village. Enfin, par effraction… Disons que j’en ai poussé un peu rudement la porte alors que je n’avais rien à y faire… rien de très pieux, du moins.

Je me suis glissé silencieusement de colonne en colonne le long de la nef, jusqu’à la travée, puis la sacristie sur la gauche. De là, un huis de taille modeste me conduisit à un escalier en colimaçon grimpant vers les altitudes paradisiaques mais néanmoins noyées d’ombre, du clocher.

Soulevant une trappe vermoulue et couverte de chiures de pigeons, j’accédai au campanile, et, sous le couple de grosses cloches de bronze, j’ai découvert un nid dans lequel reposaient douillettement deux œufs de lièvre. Le nid était sinon inoccupé, la hase devait sans doute s’empiffrer de jeunes pousses de simples dans le jardin du presbytère à cette heure tardive.

J’allais m’en emparer – les œufs de lièvre valent une fortune, car on n’en trouve qu’au moment de Pâques, et les bourgeois sont alors prêts à débourser moult pièces d’or pour offrir cette rareté à leurs mouflets – lorsque l’un d’eux émis un son infime, largement couvert par les cris du vent à cette hauteur, mais que mon oreille exercée par l’expérience du pillage d’œufs identifia aussitôt : c’était le son d’une coquille qui se brise. De l’intérieur. Et un rien plus tard, de fait, je vis un minuscule bras potelé et rose tenter maladroitement de s’extraire de sa gangue minérale. Les petits doigts, d’à peine un ou deux millimètres, agrippaient les débris de calcium et les faisaient craquer en les cassant et les repoussant. Lorsque apparut enfin la tête de ce petit Jésus de pâte d’amande colorée, les deux points noirs figurant les yeux se fixèrent aux miens, la bouche s’ouvrit sur un maelström sans fond de sucs, de fiel, de membranes et de muqueuses suintantes, et un vagissement affreux s’en échappa, pareil aux hennissements de souffrance d’un cheval tout juste éventré.

Je me suis relevé vivement, rendu à demi-fou par les hurlements du Saint Avorton, me heurtant douloureusement à la panse d’une des cloches qui partit à sonner, ajoutant ainsi à l’immonde et chaotique vacarme. D’un talon rageur et sanglant, je mis subitement fin à cette existence qui revenait des pires Enfers : Jésus était ressuscité, mais je renvoyai bien vite cette monstruosité mi-humaine mi-lagomorphe, cette hideuse chimère, au Néant qu’il n’aurait jamais dû quitter.

Cette année-là, mes poches ne sonnèrent pas des pièces des notables : je n’avais rien à leur vendre. Et ces dix dernières années, mes poings n’ont serré que du vide dans ces poches.
Mais demain, les cloches sonneront Pâques. Et déjà mes mains tremblent et la sueur, une transpiration froide et grasse, me glace le dos…
Oserai-je ?

Chut !
Vous entendez ?
Le craquement…
IL revient.

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