COURT-CIRCUIT

sweat-capucheLe circuit est connu : lorsqu’on est issu de la sous-société, celle qui est ignorée et méprisée, ghettoïsée, on passe de la misère matérielle et culturelle à la délinquance juvénile, puis à la délinquance tout court, voire au crime, on fait un tour en prison, on se lie avec certains réseaux, et comme on n’a pas l’esprit particulièrement formé à la critique et à l’ouverture, on se retrouve embarqué dans une communauté qui va nous redonner une identité, une vision, un chemin à suivre, un cadre moral, bref qui va s’occuper de nous et donner un sens à notre existence, aussi abject et dénaturé soit-il. Et c’est ainsi qu’on se retrouve à tirer sur des gens désarmés ou à égorger des fillettes, voire à se faire sauter sur un marché. Après tout, qu’y a-t-il à perdre ? La vie ? pour ce qu’elle a valu jusqu’alors…

J’ai remarqué une chose : les jeunes délinquants issus des cités portent généralement des sweat-shirts à capuche. D’après mes calculs (et je peux vous garantir qu’ils sont d’une précision redoutable, vu la taille de mon pifomètre), c’est le cas pour 76% des braqueurs, 87% des dealers, 89% des voleurs de voitures et autres cambrioleurs et chapardeurs, et on atteint même 94% en ce qui concerne les jeunes branleurs de cages d’escaliers. Qu’on ne vienne pas me dire qu’il n’y a pas corrélation, que dis-je ! causalité : les chiffres ne mentent pas.

Tous ces jeunes porteurs de sweat-shirts à capuche sont donc des terroristes potentiels dans un avenir plus ou moins lointain, qui vont venir jusque dans nos bras, égorger nos journalistes et nos dessinateurs.

J’invite donc le gouvernement à proposer une loi, et si besoin de faire usage de l’article 49-3, afin d’interdire les sweat-shirts à capuche, ce qui aura pour effet immédiat de faire rentrer tous ces jeunes désœuvrés dans le droit chemin et de protéger du même coup la liberté d’expression.

Certes, vous tiquez, vous sentez bien que mon raisonnement a un point faible ; je vous le concède.

Dès lors que le port du sweat-shirt à capuche sera interdit, celui-ci deviendra en effet le symbole d’une prétendue oppression et ces jeunes rebelles seront d’autant plus fiers d’arborer leur sweat-shirt, voire de mettre leur capuche à l’approche des forces de l’ordre en signe de provocation…

Aussi, puisqu’ils violeront délibérément la loi, devra-t-on les arrêter et les jeter en prison, où ils feront leurs classes auprès des réseaux jihadistes qui y sévissent… Diable ! Le cercle est vicieux !

Le raisonnement par l’absurde qui précède est bien évidemment… absurde ! Mais alors pourquoi le vois-je ici et là sous des formes approchantes ? Pourquoi lis-je ici qu’il faut interdire les jeux vidéo violents qui corrompent la jeunesse ? Pourquoi découvré-je là qu’il est inconcevable que des chansons transmettent des anti-valeurs et des propos que la morale réprouve ? Interdisons, et vite ! ces sous-produits culturels qui instillent le germe de la délinquance et – n’ayons pas peur des mots – du Mal dans l’esprit de ces chères têtes blondes et brunes, repeignons les barres des cités en rose nougatine et diffusons par hauts-parleurs, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dans les quartiers sensibles l’intégrale des œuvres de Chantal Goya ! Si la musique adoucit les mœurs, nul doute que nous atteindrons là l’effet recherché.

Certes, il est vrai qu’une étude américaine menée auprès de 500 personnes (ce qui n’est pas vraiment représentatif, mais bon…) a révélé que les chansons aux textes violents avaient tendance à augmenter l’agressivité des auditeurs. Mais qu’il en allait de même avec les chansons humoristiques. Il va donc aussi falloir interdire Annie Cordy, d’autant que sa Bonne du Curé est pour le moins subversive, voire carrément anti-catholique !

Tout cela pour dire qu’il ne faut pas se tromper et que ce qui apparaît de façon évidente comme une causalité n’est bien souvent qu’un simplisme… un de ces simplismes dont font usage ceux-là même qu’on veut combattre, et qui aura les effets exactement inverses de ceux qu’on espérait ! Car voyez-vous, je me vois mal prôner la censure pour au final défendre la liberté d’expression. Par ailleurs, où faudrait-il mettre la barre ? Si je chante « À la Pêche aux Moules » face à un barrage de police, suis-je un révolté ? un forcené qu’il convient de redresser sociétalement à grands renforts de matraques et de lacrymos ?

Au passage, je voudrais rappeler que certaines œuvres littéraires, de Sade, d’Apollinaire et de bien d’autres, contiennent des passages entiers d’actes de pédophilie, de zoophilie, de nécrophilie et d’autres comportements pour le moins déviants. Ces ouvrages se trouvent en vente libre dans toute bonne librairie qui se respecte, aux côtés du dernier vomi d’Éric Zemmour (qui n’est pas moins intellectuellement déviant), ou de « Jardins d’Intérieur : le Cannabis » de Philippe Adams, pour ne citer qu’eux. Ces textes ne risquent-ils pas de pervertir des cerveaux faibles et peu formés ? Interdisons-les aussi, et au trot !

Quant aux œuvres cinématographiques et télévisuelles, il conviendrait fort de remplacer – et fissa ! les Dexter, les Hannibal Lecter, les diaboliques Hellraiser, par le retour de « L’Île aux Enfants » et « Dora l’Exploratrice » ! Et je ne parle même pas de toutes ces séries qui ont pour héros principaux des gangsters ! Si ça n’est pas incitatif à passer de l’autre côté de la barrière, qu’est-ce ? Un Tony Soprano est à lui seul une invitation à rejoindre les wise guys, un Walter White un appel à fabriquer de la drogue. Et donc à faire un tour à plus ou moins long terme derrière les barreaux où etc. etc. Retour à la case départ.

Mais alors, si l’on ne peut tout interdire au nom de la liberté, que faire ??? C’est vraiment à croire qu’il n’y a pas de solution simpl… iste !

À moins que… la solution ne soit tout simplement dans mes premiers mots : « sous-société » ? Toute communauté qu’on laisse péricliter, qu’on abaisse, qu’on relègue au rang de paria, finit par ruminer une haine et une vengeance nourries à l’humiliation quotidienne. Ce ne sont pas les exemples qui manquent dans l’Histoire. Mais celle-ci ne se répète jamais. N’est-ce pas ?

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