ÜRBAN MENSCH

tache

De l’art de faire tache.

Dans ma voiture, pas plus tard que tout-à-l’heure, j’ai failli faire un triple tonneau barriqué en écoutant une émission de France Inter, où l’on a rabâché que surtout il ne faut pas avoir honte d’être chômeur, même si on n’a plus aucune estime de soi, car seul le travail permet de se sentir bien, même si on est inutile à la société, même si on est une sous-merde qui vit (et dans quelles conditions !) aux crochets des bonnes gens. Vive le service public ! (ah ben tiens, justement, c’est le titre de l’émission)

Et la nauséeuse révélation éclate dans mon esprit : nous vivons sous le règne tyrannique et assumé de l’Urbain (homo urbanisticus), proche cousin de l’Über. Or en ville tout est cher : la bouffe (forcément, avec trois ou quatre intermédiaires), l’habitat (forcément, avec la densité de population), les infrastructures (qui doivent être adaptées à la forte densité de population), les loisirs (certains loisirs, les plus onéreux, sont obligatoires en milieu urbain) et, au final, le travail. Il convient donc de payer pour avoir le droit de trimer et de gagner la possibilité de mal vivre dans des conditions qui feraient s’effaroucher un défenseur de la cause animale. Mais tout ceci, cet inconfort, cette pollution, ce stress, cette misère, ce moutonnisme, est heureusement balayé par l’énorme et gratifiant sentiment de faire partie de l’élite : « JE SUIS UN URBAIN ! Tout est à ma disposition ! Un claquement de doigts et je peux voir Benjamin Biolay en concert ! Un autre et je peux manger les mets les plus raffinés dans le restaurant le plus couru du pays ! Et enfin, et surtout, je ne suis pas un bouseux, un cul-terreux, un plouc. » Car apparemment, mieux vaut patauger dans une misère noire au cœur du pays que de vivre chichement mais décemment, voire bien, dans ce qu’il convient, pour certains, d’appeler le trou du cul du monde.

La crise que traverse le pays n’est pourtant pas une fatalité. Simplement il convient de regarder la situation en face et de dépasser les petites croyances bien-pensantes de quelques bo-bos privilégiés qui, dans leur grand humanisme, se satisfont tellement de leur contemplation nombrilesque, voudraient que chacun en ce bas-monde adopte le même mode de vie qu’eux, de force s’il le faut. Car l’humanisme, et tout particulièrement cet humanisme-là, ne souffre pas d’être contredit.

L’Urbain veut un monde meilleur, où chacun sera beau, cultivé et raffiné et sentira bon le Guerlain, où chacun travaillera sans peine dans un open space silencieux et blanc cassé, où chacun se retrouvera le soir en riant dans un café de quartier qui ressemblera comme deux gouttes d’eau à celui d’une sitcom, et où l’on boira de la bière sans alcool et des cappuccino con latte di soya en écoutant en fond sonore l’excellentissime dernier album dépressif – mais tellement beau et vrai, l’album d’une vie ! – de Christophe.

Hors cela, point de salut ! Tuez-les tous, ils ont trop mal, abrégeons leurs souffrances ! Dieu ! que la campagne est chiante, quand on n’y installe pas un lotissement ou un incinérateur d’ordures !

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s