RECUEIL « PETITS CONTES IRRITANTS » – Extrait 2

Second extrait de mon prochain recueil de nouvelles « Petits Contes irritants »…

George Washington Bridge

This is America

Alors Alan Ballman en eut assez.

Il avait tout perdu. Sa femme l’avait quitté dès la naissance de sa calvitie, son appartement et ses meubles avaient été saisis et vendus sans que cela couvre l’intégralité du prêt qu’il avait contracté pour les acheter, et sa voiture – une Oldsmobile Cutlass Ciera de 1989 – venait de quitter cette vallée de larmes pour le paradis des automobiles.

N’ayant ni enfant, ni parent proche, ni véritable ami, et étant même dépourvu de collègue de bureau depuis qu’il avait été licencié de la boutique de réparation de télévisions, Alan Ballman se posait des questions sur l’existence et sur le sens qu’il fallait lui donner. Jusqu’à cet après-midi du 12 juin où, au sortir d’un bar, il prit la décision d’en finir.

Les quelques dollars qui lui restaient en poche suffirent pour payer le cab qui le déposa à la sortie de Manhattan, à proximité du George Washington Bridge. Le pont suspendu était superbe dans le ciel bleu.

Alan Ballman marcha sans admirer la vue jusqu’à la rampe d’accès au pont, réservée aux piétons, cyclistes et skaters. Puis, il emprunta la voie réservée aux piétons, marcha encore pour s’éloigner suffisamment de la rive, puis escalada les barrières de sécurité. S’agrippant au métal gris, il laissa un instant l’air lui caresser le visage, air qui charriait avec lui les odeurs peu ragoûtantes de l’Hudson, lequel étirait sous lui ses flots las et limoneux. New York bruissait. Le pont résonnait des innombrables voitures qui le parcouraient sans arrêt, insensibles à son sort.

Du bout du pied gauche, il extirpa son talon de la chaussure droite et, comme frappant un ballon imaginaire, il envoya celle-ci dans les airs. Elle tomba, tomba, tomba et fit un minuscule plouf qu’il n’entendit pas et put à peine distinguer au milieu des remous lourds du fleuve.

Alan Ballman négligea d’ôter sa deuxième chaussure. À quoi bon ? Il releva une dernière fois la tête et son regard se porta loin, vers la baie.

C’est alors qu’il le vit. Le point. Là, dans le ciel. Il grossissait à vue d’œil… Qu’est-ce que ce pouvait bien être ? Un oiseau ? Un avion ? Non ! C’était Superhomme !

Le super-héros en collant bleu et cape rouge exécuta une fort belle courbe dans les airs et vint atterrir en douceur sur la même poutrelle d’acier, à quelques centimètres de lui.

Alan Ballman ne pouvait détacher les yeux de ce profil à la mâchoire volontaire.

Superhomme admira un instant la vue, prit une profonde inspiration et lâcha un « aaaaaaaaaaaah… » de satisfaction. Puis il se tourna vers Alan, lui sourit et lui tendit une photo dédicacée. La cape claqua dans le vent et un éclair bleu et rouge fila vers l’horizon et de nouvelles aventures.

Fieffé Goupil – juillet 2012

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